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Les poètes vivent tous en Martinique.

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Nicolette Belgem
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MessageSujet: Les poètes vivent tous en Martinique.   Mer 11 Juin - 21:04

Un certain nombre de poètes s'est illustré à dépeindre la neige sous un jour éthéré et virginal. Notez que celui qui la décrit ainsi se tient généralement bien au chaud et la contemple à travers une vitre floutée de givre. Mais l'exercice demeure amusant. Dans un registre vaporeux et romantique, on pourrait commencer par ceci.

Le vent sifflant enflait les flocons en de larges voiles blanches. Silencieuse, la neige s'abattait en vrille sur Higenheim comme un duvet poudreux, tourbillonnant dans sa chute comme les plumes d'un oiseau tiré. L'éclat opalescent de l'aurore se mirait dans celui, pur et évanescent, de l'étoffe aveuglante. Le comté semblait dormir sous son linceul lactescent, chenu sous son voile de congères. Les maisons blotties faisaient front face au féroce vent d'hiver qui se ruait sur les toitures et sur le clocher, brutal comme un fauve enchaîné.

Non. N'attendez pas un tintinabullement familier, ni un tonnitruant "Ho Ho Ho !". La vérite est toute autre. Sauf peut-être à propos du vent, qui quel que soit le point de vu est toujours trop mordant et glacial. Particulièrement ce matin là. Le même poète, jeté cul par dessus tête dans la poudreuse à six heures du matin, aurait pu, si l'envie d'écrire l'avait pris en cet instant - ce qui est fort peu probable - composer quelque chose de plus réaliste et, comme en général les visions réalistes, beaucoup moins idéale. Allons y.

Une neige sporadique continuait de s'abattre, poisseuse et pénétrante, à peine discernable sous le ciel du petit matin, pâle et délavé comme de l'encre dilué. Blême et grisâtre, elle laissait dans le sillage de deux silhouettes un parcours boueux, que l'une des deux n'avait pas eu le courage d'effacer derrière elles. Ladite silhouette avançait dans cette position mi raide mi courbée qu'inspire en général une pluie glaciale ou une neige graisseuse. On lui devinait tout de même un pas élastique et saccadé, caractéristique d'un certain nombre de bateleurs fil-de-féristes. Emmitoufflée dans une épaisse pelisse, il était difficile de lui désigner un genre, mais son allure traduisait la mauvaise humeur de celui ou celle qu'on a réveillé à l'aube et emmené sans ménagement à l'écart d'un village venteux et passablement gelé. Le falot à naphte qu'il ou elle tenait jetait sur les deux lève-tôts une flaque orangée, glissant fluidement sur la congère en un cercle tremblottant. Les flocons qui s'abattaient comme un film crépitant entrecoupaient leurs mouvements en de légers à-coups, conférant à l'action un aspect haché et irréel, comme passant sans transition d'une position à l'autre. ( Un effet d'optique intêressant qui serait plus tard réutilisé à leur compte par une communauté d'Américains vicieux fermement décidés à envahir la Terre par une armée de souris bipèdes en short et de princesses luttant contre les problèmes sanitaires chez les barbus de petite taille. ) Dans un silence sinistre, le relief hachuré du cimetière se découpait sur le ciel laiteux, éclairés par l'éclat brunasse du soleil levant. Comme pour faire bonne figure auprès de siècles de tradition, le portail de fer forgé grinca lugubrement lorsque la première silhouette le poussa.

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MessageSujet: Re: Les poètes vivent tous en Martinique.   Jeu 12 Juin - 23:38

Ah, chaleur, douceur du foyer. C'était en resserrant un peu plus son manteau de laine gris qu'elle regrettait amèrement sa tiède chaumière... Elle se promit qu'après cet hiver, elle se contenterait de faire pousser des simples, des légumes et des citrouilles autour de son humble demeure, et de cesser de courir la nuit avec une poulbot téméraire pour être véritablement courageuse, et un infirme aux phrases trop cinglantes pour être honnête.

Ses pas s'enfonçaient dans la neige qui était plus épaisse et collante que les boues de l'automne. Ce n'était pas peu dire. Elle s'accrochait aux vêtements et aux cheveux, crispant le moindre petit bout de peau ayant le malheur de se retrouver à poindre. Oh comme Keara regrettait de ne pas avoir dérobé une ou deux capes doublées de fourrure chaude et douce pendant son escapade au pensionnat. Mais non, elle était d'une honnêteté presque candide. Avant de sortir, elle était repassée par les cuisines endormies, retiré rapidement son costume de soubrette, révélant ainsi une chaude robe d'hiver aux couleurs discrètes, et avait renfilé par dessus un épais manteau de laine gris, après avoir glissées ses mains dans des gants d'assez bonne facture, et caché son menton sous une écharpe qui n'était pas de refus.

La Guérisseuse manquait de trébucher sous les pièges cachés sous les congères : une racine, une pierre aux angles proéminents, rien de cela ne se voyait sous cette couverture glacée. Derrière elle, la silhouette maladroite de Nicky la suivait, tenant une lanterne, essayant de dissiper les brumes et les ombres de l'aube naissante.
Keara n'en avait guère besoin, ses pupilles de chat étrangement dilatées dans ce fabuleux tableau de clair-obscur.
Enfin, pour son plus grand soulagement, la silhouette dure et rectiligne des murs du cimetière se profilèrent. La Guérisseuse tenta d'ouvrir la grille, mais le gel avait légèrement grippé le mécanisme. Aussi appuya-t-elle son épaule sur la grille, et avec insistance et bonne volonté (disons cela comme ça), le fer finit par céder et la porte s'ouvrit en un grincement.
aha, son charme était véritablement irrésistible.

Blague à part, elle contempla les ombres troubles des tombes et des croix, les formes mouvantes des statues et des mausolées.
Elle fit signe à Nicolette de la suivre, et, se faufilant entre les Yfs, elle l'entraîna dans un endroit un peu reculé, où l'on avait une assez bonne vue de l'ensemble du cimetière, tout en étant pas trop visible au premier abord.
Avant toute chose, elle grimpa sur les marches d'un tombeau, sans gêne apparente, et appuya sa tête au creux de sa paume. Elle détailla alors Nicolette comme si c'était la première fois qu'elle la voyait. La Sorcière ne dit rien pendant quelques minutes. Enfin, elle finit par prendre la parole :


"Je n'ose imaginer quels genres d'enseignement Herr Réam vous fait suivre. J'imagine qu'il a choisit un lieu sombre et humide, pour accroitre le côté angoissant de la leçon...Et peut-être par là même son emprise sur vous."

Elle pouvait parler : elle la réveillait presque en pleine nuit pour l'emmener au cimetière...

"Je ne sais quelle opinion vous avez de moi, mademoiselle Belgem. Sachez cependant que j'essaierai de vous enseigner des choses que je juge réellement utile pour votre survie ici. Mais si vous souhaitez avoir mon avis sur n'importe quoi, demandez moi."

La neige continuait à tomber, et elle ne semblait pas vouloir bouger de la pierre où elle s'était assise.

"Je vous imposerai plusieurs choses, mademoiselle Belgem : Tout d'abord : Ne faites pas confiance aveuglément. Essayez d'avoir un peu de jugeote pour tout ce que vous faites, et ce que l'on vous demandera de faire... De même, évitez de vous poser trop de questions qui vous amèneraient à des erreurs inutiles."

Ce n'était guère clair, mais elle faisait confiance à l'intelligence de la poulbot pour comprendre. Sinon tant pis pour elle muahah. Non, décidément, le manque de sommeil ne lui réussissait pas.

"Ensuite, ici, vous ne prendrez pas de notes. Question de sécurité pour nous deux : Tout devra se situer dans votre tête, uniquement dans votre tête. Nous recherchons la discrétion la plus totale; vous apprendrez par coeur, et rien ne sera écrit. Un code se déchiffre aisément, et je n'ai pas envie que des schémas profanes viennent corroborer les hypothèses hérétiques qui circulent déjà sur mon compte."

Elle secoua la tête; son regard s'embuait. Allons, ce n'était pas le moment de s'endormir.

"Tenez toujours un mensonge prêt. Sous la torture, il est plus aisé de se concentrer sur ce que l'on va dire, plutôt que d'essayer d'empêcher des mots de sortir de notre bouche."

Elle disait cela, c'était ce que le Père Guillaume de Baskerville lui avait appris. Elle ne doutait pas qu'il avait été en contact avec les séances du Vatican et leurs manières peu amènes en matière d'inquisition.

"Alors allons-y, si vous n'avez pas de question. Nous allons commencer par purifier ce cimetière : cet un exercice pratique qui va nous permettre d'aborder les fantômes, les âmes, et les créatures qui sont attirées par ce lieu de mort. Nous allons protéger le cimetière grâce à des magies doubles, impures si vous préférez. Ne me regardez pas comme ça, je vous avais prévenues qu'il ne fallait pas avoir de problème avec le Très-Haut pour faire ce que nous allons accomplir.
Peut-être ensuite verrons nous simples et poisons, mais je pense que cet apprentissage vous occupera déjà assez."


Elle se releva dans un craquement d'articulation. Brr. Sous son écharpe, elle sourit -bien que ce simple geste mit à rude épreuve ses lèvres gercées-. La petite parisienne verrait pourquoi on l'apellait plus volontairement la Sorcière que la Guérisseuse.
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Nicolette Belgem
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MessageSujet: ...   Sam 21 Juin - 22:05

Nickie s'était adossée à une stèle effritée et dévorée de lierres, qu'une pierre tout aussi délabrée indiquait comme étant celle d'un certain Asnbaum Furttenburg. Jusque là, elle avait suivit en silence, sa démarche capricante soulevant sur son passage une écume de petits embruns neigeux, trop fatiguée pour s'offusquer d'être ainsi promenée. Mais les paroles de la Sorcière achevèrent de la piquer au vif. Vexée, elle ôta son capuchon d'un geste un peu las et dégagea tant bien que mal son visage de l'épais rideau brun de cheveux qui en était tombé. Qu'il s'agisse de Kéara ou du Chasseur, ils partaient tout deux du principe qu'ils adoptaient une môme innocente et inexpérimentée, inutile dans l'absolu, à qui ils auraient le loisir d'inculquer leurs notions respectives, comme on apprend à jongler à un singe. Avait-elle l'air si jeune, pour qu'on la regarde avec cette indulgence condescendante ? Il serait probablement toujours difficile de lui attribuer un âge, avec ses jambes maigres, sa poitrine d'enfant et ses hanches de garçon. Elle avait l'insouciance d'une jeune fille et la gravité d'une adulte sur le visage, ce visage émacié mangé par des yeux qui avaient déjà vu beaucoup de réalité. De la réalité plus que du mélodrame, ni plus ni moins que de la vie où se côtoyaient les horreurs les plus sordides et les tendresses maladroites. Suffisemment de contrastes pour la suspendre entre le réalisme d'un gamin et l'endurcissement d'un vieillard. Ses épais sourcils de gitane résolument froncés, elle appuya sa tête contre la croix de pierre.

" Ca suffit. Ne me prenez pas pour une imbécile. Je suis peut-être inculte, mais je ne suis pas idiote. Je n'ai pas l'intention de jouer l'apprentie béate et aveugle ; je ne suis pas plus impressionnée par monsieur Réam que vous. "

C'était peut-être un mensonge. Mais elle avait des choses à prouver, elle aussi avait ses propres ressources à apporter, elle aussi voulait en savoir davantage. Une goule n'était peut-être pour elle jusque là qu'une pampine mal rasée, mais elle avait vu plus de choses de l'espèce humaine que ses camarades de classe n'en verraient jamais. Tout depuis ses délicates lâchetés jusqu'aux pâleurs indécises. Si quelqu'un avait de la jugeotte, c'était elle.

" J'espère que vous ne m'imaginez pas de ce genre de punaises à aller tomber dans des pièges aussi stupides. Nous n'avons pas eu la même vie, et ici c'est vous qui me faîtes votre élève, mais au moins ne me sous-estimez pas au point de me croire imbécile. " rétorqua-t-elle sèchement.

Elle aurait probablement été au fond de ses pensées si la conversation s'était tenue en Français, mais le vocabulaire lui manqua. Si son accent ne l'avait pas gêné, elle aurai demandé s'il était plus immature de prendre les choses comme des malédictions que de les observer avec pragmatisme, mais elle se contenta de hausser les épaules. A quoi bon. De même, elle évita de faire remarquer à Kéara son négativisme. Envisager le pire, oui, mais sans l'estime qu'elle accordait généralement aux gens par défaut, elle aurai raillé son habitude d'en faire trop. Pourquoi verser dans le mélodrame alors qu'on se tenait déjà dans un cimetière gelé pour purifier les dégâts causés par une baston avec deux poneys écailleux sortis de l'enfer pour dévorer un fantôme ?

" Alors, allons-y, je suis tout ouïe. "
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MessageSujet: Re: Les poètes vivent tous en Martinique.   Lun 7 Juil - 20:06

Tout est calme. Calme et gelé. Le temps semble en suspension dans cette atmosphère trouble entre chien et loup. Il ne fait ni tout à fait jour, ni tout à fait nuit. Pourtant,il fait froid. Irrémédiablement froid. Un genre de froid métallique; le froid, littéralement. Qui recouvre tout, qui engloutit tout. Même le bruit.
En effet, tout est silence. Les oiseaux ? Endormi ou partis vers des contrées plus chaudes. Les animaux ? Humains ou bêtes, ils ne sont pas fous et restent à la chaleur du foyer. Les végétaux ? Toutes les plantes sont flétries, repliées sur elle-mêmes, et la neige les recouvre.
Décidément. Il fait froid, et le manteau de glace étouffe le paysage...Pourquoi un manteau d'ailleurs ? Un manteau, c'est censé tenir chaud, non ? Alors, pourquoi il fait si froid ?

Assise sur sa pierre, les membres déjà engourdis et les lèvres violettes, Keara ne dit rien, Keara ne bouge pas. La Sorcière aurait volontiers sourit, si ses lèvres gercés le lui avaient permis.
La révolte de la jeune fille en face d'elle l'amuserait presque; Presque ? Pourquoi pas entièrement ?... Ses yeux de chat se posent sur les traits de la poulbot. Elle aussi semble fatiguée, mais... Il est vrai que l'heure est fort matinale, que Laudes n'a pas encore sonné, et qu'une enfant en bonne santé devrait dormir plus de huit heures par nuit. C'est justement là que le bas blesse; le regard avec lequel Nicolette toise la Sorcière n'a pas grand chose d'une enfant.

Keara pourrait s'énerver contre le langage insolent de la demoiselle, mais elle en est incapable. Faiblesse aux yeux de certains, sagesse pour les autres. Ni l'un, ni l'autre. La Guérisseuse n'est pas lente d'esprit, mais les bonzes tibétains ont plus de patience qu'elle. Est-ce du flegme alors ? Rien de britannique à tout cela. Ce n'est pas de la passivité non plus. C'est plutôt une sorte de bienveillance naturelle; la nature l'a dotée d'une formidable capacité à comprendre. Et lorsque l'on comprend pourquoi l'autre est en colère, pourquoi il est triste, ou bien pourquoi un enfant à la fièvre, il est bien facile de résoudre ces soucis.

Keara la laisse vider son sac. A quoi ça servirait de l'interrompre et d'essayer de combattre un tel égo ? =3 Enfin, sa voix s'élève à nouveau, comme une rumeur; elle résonne un peu contre les murs du cimetière, comme un écho, à moitié sourd comme le tonnerre, mais douce et constante :


"Vous commencez déjà. Je veux dire, à tout remettre en cause."

La jeune femme pencha la tête sur le côté, sans cesser de fixer Nicolette.

"Et c'est bien pour cela que c'est vous qui êtes là. Vous et personne d'autre. Pas de pimbêche ni de greluche du domain, mais une jeune fille dégourdie et débrouillarde. Parce que vous avez vu ce qu'il y a dans le monde, et que vous n'avez pas toujours connu de cage dorée. Il y a des choses qu'on peut effleurer, et si on a pas les épaules, on s'effondre. Et surtout..."

Elle détacha la bandoulière de sa sacoche, et ouvrit lentement la poche principale; une odeur épouvantable s'en échappait.

"Il fallait quelqu'un qui en ait vu d'autres pour pouvoir commencer avec ça."

Et elle lui fourra un bocal dans les mains, le dit-bocal, bien que fermé, laissait échapper des effluves moribonds de viande faisandée. Comme la lumière hyaline de la lune était insuffisante pour distinguer ce qui se trouvait dans le récipient, Keara sortit une pierre d'une poche de son manteau. Elle n'en avait pas besoin pour elle -c'est chouette les yeux de chat-, mais pour Nicolette, ce serait plus pratique. La pierre était de ces cailloux fluorescents qui fascinaient les hommes depuis des millénaires, et étaient bien plus efficaces qu'une lanterne =D.


"Les voleurs d'âmes, et toutes les créatures nuisibles et occultes qui nous occupent, sont attirés par les êtres vivants qui viennent de mourir, pour leur âme ou le fluide vitale qui leur serviront de dîner. Dans un premier temps, nous allons protéger les corps pour ensuite protéger l'esprit. Plus précisément : une âme, lorsqu'elle ne trouve pas la paix, est toujours attachée à des entraves: c'est pour cela qu'elles continuent à errer sous forme de fantômes, de spectres, et tout le tintouin. Si un cadavre est dérangé, le fantôme va se mettre en colère, se retourner contre les vivants, par jalousie, ou... Enfin bref. Notre tâche donc, dans un premier temps, est de nous assurer que les sépultures seront en sécurité; ainsi nous allons attacher ces ... talismans ? ... à des endroits stratégiques x3"

Talisman était un terme bien enjoliveur pour désigner le contenu du bocal. Cela s'apparentait à des ossements d'oiseaux sanguinolants... mais on n'était jamais sûr de rien ! X3

"Ainsi, les bêtes se dirigeront plutôt vers ces carcasses plutôt que d'aller creuser la terre gelée. Des questions ?
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MessageSujet: Re: Les poètes vivent tous en Martinique.   Jeu 10 Juil - 22:08

Nickie avait ouvert de nouveau la bouche, prête à rétorquer. Mais elle se tut, coupée net dans son élan, comme un dogue désarçonné retombant sur ses pattes avant de couvrir ses crocs. En dehors du voile de buée qui s'échappait de ses lèvres au rythme saccadé de sa respiration, rien de sortit plus de sa bouche avant plusieurs minutes. Elle n'avait que rarement été opposée à un pareil retrait d'attention face à une attaque ; légèrement pantelante, elle reposa sa tête contre la stèle, destabilisée et indécise quand à l'attitude à adopter. Elle ignorait comment riposter, en dehors d'un rapport de force. Selon son expérience, elle aurait dû s'attendre à se faire casser le nez une nouvelle fois, ou au moins traiter de tous les noms. Ou peut-être bien pire. Ce pourquoi son corps s'était tendu, ses mucles arqués sous sa pèlerine, dans une attitude ombrageuse de chaton qui se gonfle et feule malgré tout. Ce calme l'exaspérait, la troublait. Il s'agissait presque d'un coup bas de la part de la sorcière, qui la désarmait par la simple éloquence de son silence, la traînant sur un terrain qui n'était pas le sien. Faute de réplique assez cinglante en Autrichien correct, elle se contenta de planter dans celui de la guérisseuse un regard noir et allouvi. Enfoncé comme un pieu, farouche et gênant, là, juste au-dessus des yeux. Elle se sentait humiliée, une fois de plus, comme un chien que l'on mate par une violente démonstration de puissance. Ce dédain, terriblement affable et indulgent, lui était peut-être la pire des violences. Ou en tout cas, celle qui la menait là où elle était le plus vulnérable ; sur le terrain de la sensibilité, la douceur. Autant de choses qui lui étaient inconnues et qui émanaient de la sorcière d'Higenheim avec peut-être encore plus d'aisance qu'elle en avait à respirer ou à se déplacer. Deux mondes différents, qui se toisaient et se heurtaient à travers deux oeillades, noire et verte. Quoi qu'il en soit, elle n'en montra rien. Lentement, elle desserra les poings et acquiesca en silence, détachant ses prunelles de siennes pour les braquer sur la sacoche. Elle se saisit du bocal et le leva à hauteur de ses yeux pour examiner les lambeaux de chaire putride. Faute d'autre commentaire, elle préféra lever vers Kéara un regard teinté de malice. Nickie avait au moins une qualité qui lui permettait de passer rapidement à autre chose.

" Qui viennent de mourrir, vous dites ? Ceux-là n'ont pas vu la basse-cour depuis des longes... Et des cadavres d'ornions suffiront à les détourner ? "

Mais, parce que la sorcière connaissait mieux son office qu'elle et parce que les dix degrés en dessous de zéro commençaient à l'alerter quand à la fermeté inquiétante de ses oreilles, elle entreprit de dévisser le couvercle de liège.

" Par où on commence ? " demanda-t-elle simplement.
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